mercredi 28 octobre 2009

Travail lexicographique

Construction d'un article de dictionnaire pour le mot désâmer selon la maquette du Dictionnaire historique du français québécois.
SéminaireDésâmer.docx
DÉSÂMER [dezɒme] v. tr. et pron. réfl.

I. 1. v. tr. [1909, Le parler populaire des Canadiens Français, Québec]. Fam. et vieilli. Faire mourir; enlever la vie, l’âme. Elle a été désâmée. Désâmer la ville.


[…] Elle se laissa galanter, décoiffer,
déplumer, désâmer. 1983, M. –A. Boucher
et D. Mativat, Concombres, p. 128.

Moderniser le centre-ville sans le
«désâmer». 2007, A. Geoffrion-McInnis,
Le journal de Saint-Bruno.

2. Disparu Détruire, mettre en pièces. Désâmer un jouet. SYN. casser. Cour. briser

A jouer aussi rudement, cet enfant va désâmer son jouet.
1909, Bulletin du parler français au Canada,
publié par la Société du parler français au Canada.


◊ 3. Vieilli S’investir totalement, souvent en vain (négatif).


Pour attirer la clientèle canadienne-française,
[…], les marchands juifs se désâment
en annonces ridicules dans les journaux
et à la radio, […]. 1931, Le Goglu, 13 nov., p. 8.

J’aurais cru que Carole m’aurait ressemblé,
mais non, elle tient trop de sa mère.
J’ai beau me désâmer pour elle,
ça la rend pire encore. 1973, A. Major, Désir, p. 62.

4. Vieilli Déprimer. D’y aller me désâme.

[…] Peut-être qu’elle est malade,
c’est possible, mais faut pas se désâmer
pour ça. Demain, ça sera oublié.
C’est rien, tout ça, à côté d’avoir des enfants…
1961, H. Bernard, Jours, p. 175.

◊ Par ext. et vieilli Se morfondre, se languir. Je me désâme de l’attendre. «Croyez-vous qu’il y a pas de quoi se désâmer quand je suis tout seul dans mon petit coin éloigné du monde?». (M. Dionne et C. Bellavance (collectionneurs), Archives de folklore, Portneuf, 1966).

5. Vieilli. Exaspérer qqn, pousser à bout. SYN. irriter.

[…] C’est plus fort que moi, ça me désâme
de l’entendre pleurer en r’nifflant.
1961, É. Coderre, Jean Narrache, p. 79.

II. 1. v. pron. réfl. Fam. et vieilli. Faire beaucoup d’efforts (à s’arracher l’âme), se donner beaucoup de mal, dépenser beaucoup d’énergie, travailler dur. Se désâmer pour le public. Il ne faut pas trop se désâmer. Se désâmer pour réussir. La femme se désâme pour ses enfants. Elle veut se désâmer. Par ext. S’épuiser, s’échiner, se tuer à la tâche. SYN. se donner, se sacrifier. Fam. se décarcasser; Vulg. se chier; Très fam. se fendre. Par ext. mourir. Pop. se fendre en quatre, s’arracher le cœur. Rem. De nos jours, se désâmer n’est plus beaucoup en usage dans la langue courante, bien que ces derniers sens soient bien connus.

[…] le père Dufour qui s’est tant désâmé
pour faire instruire son garçon […]. 1919, Le terroir, p. 16.

[…] de François Auger, député au Parlement de Québec,
«qui se désâme tant pour les gens du comté».
1938, Ringuet, Trente arpents, p. 65-66.

[…] vous avez beau travailler,
vous désâmer, vous n’arrivez jamais à rien.
1942, A. Laberge, Fin du voyage, p. 196.

[…] À quoi ça sert de s’désâmer à travailler? […].
1961, H. Bernard, Jours, p. 116-117.

Je me désâme à vous l’expliquer.
1993, P. Poirier, Le glossaire acadien, p. 151.

2. Fam. et vieilli Hurler; s’exprimer très fort. Le bébé se désâmait. Elle se désâmait à l’appeler. SYN. crier, s’époumoner, s’égosiller.

[…] trois Mexicains […] ils ajustent le micro,
se présentent avec un accent de pacotille,
LOS TRES CHIHUAHUAS, et ça y est,
commencent à se désâmer, gueules de travers,
dzing! dzong! leurs guitares […].
1972, G. La Rocque, Boue, p. 63-64.

HIST. Attestation de desesmer, verbe ancien dans le Dictionnaire de l’ancienne langue française et de tous ses dialectes du IXe au XVe siècle, F. Godefroy, Paris, 1883, p. 580. Disparu Mépriser. «Et qu’il n’an soient desamey.» (J. de Priorat, Liv. de Vegece, Richel., 1604, 1o 10e). «Li murs qui per terre est fermez ne puet pes estre desamez» (Id., ib., 1o 58e). Il semble que le sens de ce dernier exemple serait plutôt «briser» que «mépriser». Le préfixe dés- signifie «la privation». Ce serait donc «la privation de l’âme». Attestation de désaimer v. tr. «cesser d’aimer». Je l’ai aimé et désaimé dans le Dictionnaire de l’Académie française, 8e édition, 1932-1935, p. 1:379. Ces deux verbes ont des sens semblables. Desesmer et désaimer avait une connotation négative, tout comme pour le verbe québécois désâmer. Le Französisches etymologisches wörterbuch (FEW), 1948, vol. 1, p. 45-46, définit également desesmer par «mépriser». Il y est expliqué que le mot eme signifie «âme», «intelligence» (attesté dans la région du Poitou). Dans Le glossaire acadien, P. Poirier, Moncton, 1993, p. 151), se retrouve le mot désâmer dans le sens de «faire des efforts à s’arracher l’âme». De plus, il y est précisé que «l’expression est aussi en usage parmi les Canadiens» sous la forme desheaulmer. Il y est prétendu que désâmer est peut-être une corruption de desheaulmer, «arracher le heaulme», heaulme étant «un grand casque». C’est le seul ouvrage qui fait cette filiation et qui témoigne de la présence de ce mot en Acadie. Les attestations françaises du verbe désâmer ont le sens de «mépriser». Ce sens n’est pas démontré au Québec. Rem. Quelques précisions concernant l’adjectif désâmé, même s’il ne fait pas l’objet de l’article. Les sens donnés pour l’ancien adjectif français désâmé se retrouvent dans les définitions du verbe désâmer ou se désâmer. La graphie desaimé est également présente dans le FEW pour l’adjectif, définit par «qui a perdu l’âme». L’adjectif desesmé est présent dans le Dictionnaire historique de l’ancien langage françois ou glossaire de la langue françoise depuis son origine jusqu’au siècle de Louis XIV, La Curne de Sainte-Palaye, Paris, 1878, p. 115. Il est défini par «épuisé». Ce mot est formé de des privatif, et de amé. [«…] Quand tous les diables «devroient saisir ces ames desesmées de faim.» (Contes de Chol. fol. 32, Ro.) [(Cholières, 1re matinée 1535)]. L’adjectif désâmé est également présent dans Matériaux pour l’histoire du vocable français : datations et documents lexicographiques, B. Quemada, Paris, 1971. «Il a fui, emportant mon cœur / Et me voilà tout désamé : / Si je retrouve mon aimé, / Je veux lui dévorer le cœur», Fagus, La danse macabre, Paris, 1920. Il est à noter que Fagus (Eugène Faillet) est un Belge. Le québécisme désâmer serait un archaïsme de statut, car il n’est attesté que dans les dictionnaires anciens. Par ailleurs, son usage au Québec est considéré comme vieilli, mais le verbe est assez connu (il fait, entre autres, l’objet de tableaux de conjugaison).


N.B. Veuillez noter que certains symboles ne se retrouvent pas sur le blog; c'est le cas du losange plein (sens principaux), des flèches (synonymes québécois) et du carré noir (partie historique). Par ailleurs, les citations des sens principaux n'ont pas la bonne justification horizontale. Quant à la dimension et au choix de la police, ce ne sont pas toujours les bons.

mardi 13 octobre 2009

Stage au TLFQ

Aujourd'hui a eu lieu le stage au TLFQ à l'Université Laval (Ste-Foy) pour les étudiantes de la maîtrise en linguistique.

Ce fut un réel plaisir pour moi de faire la connaissance de M. Claude Poirier, lexicographe. Cet homme m'a impressionné par son discours et sa personnalité. Quelle belle rencontre!

Le stage, beaucoup trop court à mon goût, m'a donné la chance de fouiller dans de très vieux dictionnaires (un passé de documentaliste et d'archiviste me suit) et m'a donné l'occasion d'explorer davantage ce sujet que j'affectionne, l'histoire des mots.

dimanche 4 octobre 2009

Travail pratique 1.

Comparaison du traitement des mots femme et homme dans trois dictionnaires de langue française

Synthèse

Des lexicographes différents, des objectifs différents et des époques différentes; il en résultera des dictionnaires différents. Chacun des dictionnaires étudiés fait référence à l’histoire à divers degrés et est représentatif de son temps, tant dans le choix de ses entrées, de ses définitions ou de ses exemples. Mais qu’en est-il pour le traitement des mots femme et homme dans les ouvrages Dictionnaire de l’Académie française, Le Petit Robert et Le Dictionnaire du français plus à l’usage des francophones d’Amérique?

Tout d’abord, ce qui est frappant est la définition du mot femme du Dictionnaire de l’Académie. La femme n’y est pas définie comme dans les dictionnaires contemporains, c’est-à-dire comme «un membre féminin de l’humanité»; elle y est plutôt décrite comme étant «la femelle de l’homme» ou encore comme «une personne mariée». Cette façon de voir la femme implique qu’elle n’existe que parce que l’homme existe. Il est vrai qu’au XVIIIe siècle, les devoirs de la femme dépassaient parfois ses droits. Le Dictionnaire de l’Académie n’atteste donc pas que la femme soit un membre du genre humain.

De plus, un autre aspect marquant de ce dictionnaire est la référence à la religion. Que ce soit dans l’article femme ou dans l’article homme, il est évident que la religion avait une place prépondérante à cette époque. C’est donc dans le dictionnaire Le Robert et dans le DFP que toutes les formes du mot femme sont représentées, en plus d’être davantage d’actualité. Les deux ouvrages définissent la femme comme «un membre féminin de l’humanité» et comme «épouse», en plus de la mettre en opposition à homme et à fille.

Puis, en ce qui concerne le mot homme, les différences entre les trois dictionnaires sont un peu moindres. Ils s’entendent tous pour définir l’homme comme étant «l’espèce humaine» et aussi comme «un membre masculin de l’humanité». Le concept d’homme a donc peu évolué au cours des siècles. La longueur des articles homme comparativement aux articles femme est, elle aussi, semblable d’un dictionnaire à un autre. Les trois proposent davantage d’explications pour homme. Le fait que homme soit considéré comme «l’espèce humaine entière» et non seulement un de ses membres permet aux lexicographes de définir aussi «l’être humain». De plus, homme a contribué à la formation d’un nombre plus élevé de mots composés que femme. Ces mots faisant souvent référence à la profession ou au statut social implique qu’historiquement, il est normal qu’il en dérive principalement du mot homme.

Conséquemment, il n’est pas possible d’affirmer que les définitions femme/homme soient entièrement équivalentes. Une certaine partie l’est, mais le mot homme possède un sens plus large, plus englobant. Les dictionnaires contemporains offrent, par ailleurs, des définitions beaucoup mieux adaptées à notre réalité ainsi que des exemples et expressions beaucoup plus actuels.

Du reste, c’est le Dictionnaire de l’Académie qui a le plus tendance à mythifier l’image de la femme et de l’homme. En affirmant, par exemple, que «les femmes sont naturellement timide», que «Dieu tira la femme de la côte d’Adam», et que «tous les hommes ont péché en Adam», il est difficile d’imaginer une «femme de tête» ou de comprendre le cycle de l’évolution humaine. Ces affirmations entretiennent davantage de mythes tandis qu’une définition plus rationnelle et constituée de faits prouvés permet aux lecteurs de se faire une idée plus éclairée du sujet étudié.

Enfin, aucune expression québécoise n’est présente dans les trois dictionnaires. Il n’en demeure pas moins que les définitions offertes traduisent très bien les réalités québécoises. Cependant, il aurait été intéressant de retrouver, du moins dans le DFP, une quelconque référence au Québec.

Les trois dictionnaires consultés

Dictionnaire de l’Académie française, quatrième édition, version informatisée, collab. ATILF/Académie française, 1762.
Voici le lien : http://atilf.atilf.fr/academie4.htm

Dictionnaire du français plus à l’usage des francophones d’Amérique, rédacteur principal : Claude Poirier, avec le concours de Louis Mercier et Claude Verreault, Montréal, Centre éducatif et culturel inc., 1988, 1856 p.

Petit Robert (Le). Dictionnaire de la langue française, [cédérom], (2009). Paris, Dictionnaires Le Robert.